La représentation du temps

De nombreuses disciplines se trouvent confrontées à la question du temps, car celle-ci est fondamentale, et donc pluridisciplinaire. Ainsi, l’Homme, plongé dans le temps, a tenté d’en saisir la nature. Il se l’est représenté de multiples manières. Le concept du temps est en effet appréhendé très différemment selon les civilisations et les époques. La littérature et l’art ont traités ont profondément questionné la nature du temps et ont tenté d’exprimer les sentiments humains face à son écoulement. Le temps est également un grand domaine d’études de la philosophie : nombre d’auteurs en proposent une définition et en étudient les caractéristiques. Dans cette partie, nous verrons donc comment le temps est traité en dehors de la physique, c’est-à-dire principalement dans les arts et la philosophie.

L’image du temps en art et en littérature

Le temps des poètes 

La manière dont l’Homme se représente ce qui l’entoure est capital pour comprendre les relations entre Homme et le monde. Concernant notre sujet, les représentations du temps sont extrêmement nombreuses dans la culture humaine. L’Homme s’est ainsi fait de nombreuses images du temps que l’on retrouve en littérature et en art. Nous vous proposons donc, afin de mieux appréhender l’idée de temps, d’en voir les différentes représentations au niveau artistique.

Voyons d’abord une des images du temps les plus connues du grand public : le temps des poètes. Celui-ci est étroitement lié avec le constat presque tragique de la fuite du temps, qui exprime également l’idée d’une non-maîtrise du temps et de son irréversibilité. Vous trouverez sur le site une sélection de poèmes traitant de ce sujet. Nous tâcherons ici de résumer les aspects de cette représentation chez les plus grands auteurs.

La fuite du temps est souvent traitée à travers le désir amoureux. Ronsard, par exemple, dans ses célèbres poèmes Ode à Cassandre et Sonnet à Hélène, invite une jeune fille à accepter ses avances en lui rappelant que sa beauté n’est qu’éphémère, et qu’elle ne sera plus, une fois veille, l’objet d’intérêts amoureux semblables. Charles Baudelaire, dans La Charogne, rappelle également à celle qu’il aime que bientôt elle sera semblable à une charogne, tellement décomposée qu’elle en sera méconnaissable.

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Baudelaire rappelle cependant dans la dernière strophe de son poème le pouvoir exceptionnel de l’art de rendre l’éphémère éternel : « j’ai gardé la forme et l’essence divine/De mes amours décomposés! »

La création artistique est ainsi souvent vue comme ce qui est capable de préserver la réalité changeante à travers l’Histoire : Léonard de Vinci a rendu éternel le visage de Mona Lisa en la peignant dans sa célèbre Joconde, nous permettant ainsi de la contempler alors que son corps est aujourd’hui semblable à la charogne décrite par Baudelaire.

On remarque donc déjà que l’art tente le plus souvent de s’opposer au temps, de le combattre en préservant le plus longtemps possible la réalité qu’il observe, qui est fragile et éphémère.

Le même Baudelaire, dans l’Horloge, assimile le temps à un tyran ordonnant sans cesse à l’Homme d’avancer dans le cours du temps, courbant son dos et le menant à la mort. C’est cette connivence entre temps et mort qui a engendré une vision le plus souvent pessimiste du temps en art. Le temps, véritable marque de notre emprisonnement, nous rappelle sans cesse que nos instants sont comptés. C’est dans cet esprit-là que Tzara dit, dans son poème L’homme approximatif : « je me souviens d’une horloge coupant des têtes pour indiquer les heures », soulignant ainsi la conséquence sans doute la plus douloureuse de l’irréversibilité du temps pour l’Homme, c’est-à-dire la mort.

Face au constat de cette mort inéluctable, les poètes ont tenté de célébrer la vie dans une urgence de vivre qui peut paraître mesquine mais qui peut paraître également comme le seul moyen de se soustraire au cours du temps. Nerval, dans son poème le Temps, le résume très bien :

Jouissons de ce temps rapide
Qui laisse après lui des remords,
Si l’amour, dont l’ardeur nous guide,
N’a d’aussi rapides transports :
Profitons de l’adolescence,
Car la coupe de l’existence
Ne pétille que sur ses bords !

La seule solution est donc, pour certains poètes, de profiter le plus possible de la vie avant de s’éteindre tragiquement. C’est l’idée de Carpe Diem, ou littéralement « Ceuille le jour », expression qui tire son origine d’une locution latine du poète antique Horace : « Ceuille le jour présent sans te soucier du lendemain », qui exprime donc une conception épicurienne de la vie (le philosophe grec Epicure étant disait que « le souverain bien est le plaisir »). Le symbole plus courant de la brièveté de l’existence humaine, que l’on retrouve également dans de nombreux tableaux, est la fleur, qui éclot le matin et est déjà fanée au soir.

Enfin, on a souvent opposé l’éphémère existence de l’Homme à l’apparente éternité de la Nature. Ce constat ne rend que plus tragique la condition humaine, permettant à l’être humain de se rendre compte de son extraordinaire insignifiance dans un monde qui le dépasse. Victor Hugo met en évidence ce contraste frappant entre Nature éternelle et Homme mortel dans ses Soleils couchants :

Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

Comment parler enfin du temps en littérature sans évoquer A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, dont le sujet principal est le temps. Pour Proust, si le temps s’écoule sans qu’on puisse l’arrêter, le souvenir et la mémoire nous permettent de retrouver le temps perdu. Le déclencher du souvenir peut être un acte tout à fait insignifiant, d’où l’expression « Madeleine de Proust ». Le narrateur, en effet,dans La recherche, mange une madeleine, ce qui déclenche un souvenir : il revit une scène de son enfance où il mangeait des madeleines, ce qui va l’amener à une longue digression sur son enfance. Cet exemple illustre bien l’idée chez Proust de la « mémoire involontaire » de l’Homme : un événement banal suffit à déclencher des souvenirs lointains. Grâce au mécanisme de la mémoire involontaire, le narrateur parvient à faire coïncider la sensation éprouvée dans le moment présent avec celle du moment éloigné. On retrouve la volonté littéraire de révolte contre le temps. Par ce mécanisme décrit par Proust, les entraves du temps sont en effet brisées, le temps que l’on croyait perdu peut être retrouvé (titre de la dernière partie de son roman, Le Temps Retrouvé). C’est pour cela que de nombreux critiques littéraires considèrent Proust comme l’inventeur de la durée psychologique.

Abordons maintenant l’image du temps dans l’art figuratif.

Le temps en art 

L’image familière que l’on a du temps est celle du vieillard chauve et infirme, avec pour attributs des ailes, une faux, un serpent se mordant la queue, un sablier ou une horloge. Mais en réalité, cette allégorie n’est que très moderne. Pour la comprendre, il nous faut voir comment le temps était représenté durant l’Histoire.

On trouve chez les Grecs les origines du Temps comme personnage : c’est le fameux dieu Chronos, dont nous reparlerons plus tard. Cronos, ou Saturne chez les romains, était le plus âgé des Titans, et le père de Zeus. Régnant sur l’âge d’or de l’homme, il fut tout d’abord représenté comme un dieu de l’agriculture, un vieillard à longue chevelure et à la barbe flottante, portant une faux symbolisant, déjà, l’étroite relation entre temps et mort. Cronos, d’ailleurs, était connu pour dévorer tous ses enfants, craignant que l’un de ses enfants n’usurpe sa place de roi des dieux.

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Cronos, d’Ignaz Guenther

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Saturne dévorant un de ses enfants, Rubens

Cependant, l’image du Temps comme celle d’un dieu impitoyable et tyrannique est récente (Rubens est un peintre du XVIIème siècle). On voyait plutôt jusqu’au Moyen-Âge le temps comme une divinité agricole bienveillante. Les chinois parlaient d’ailleurs de « Dieu de la Longévité », divinité stellaire de la paix (l’apparition de son étoile réglait les conflits). L’idée du temps bienveillant coexistait avec celle d’un temps malveillant. Au Moyen-Âge, cependant, c’est la deuxième représentation qui s’est généralisée. Pourquoi ? Probablement à cause des illustrations des Triomphes de Pétrarque, un recueil de poèmes très célèbre du XIVème siècle, dans lequel il compose une émouvante élégie sur la fugacité des choses et le temps qui passe. Le temps est alors vu comme dévorant tout sur son passage (« Tempus edax rerum », le temps dévore tout, disait Ovide). Dans les illustrations des Triomphes, le Temps est toujours représenté sous les traits d’un vieil homme courbé, s’appuyant sur ses béquilles. Souvent, deux petites ailes rappellent que « tempus fugit » (« le temps s’enfuit »). Il porte tantôt une faucille, tantôt une énorme faux qui pouvait auparavant être interprétée comme un instrument agricole mais prend à cette époque une tout autre signification. Le temps était alors assimilé à « La Grande Faucheuse », c’est-à-dire la mort. C’est également au Moyen-Âge que les instruments de mesure du temps comme l’horloge et le sablier, qui pourtant existaient depuis bien longtemps, font leur apparition – peut-être car ils sont devenus plus familiers-.

Le triomphe du Temps, illsutration pour les Triomphes de Pétrarque

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A partir du Moyen-Âge, donc, les représentations du Temps véhiculent globalement les mêmes idées. Abandonnons donc l’étude chronologique des images du Temps pour en voir les thématiques.

On retrouve naturellement les mêmes idées principales qu’en littérature. Par exemple, l’idée que le Temps détruit la beauté de la femme par la vieillesse se retrouve dans un tableau de Pompeo Batoni, Le Temps ordonnant à la Vieillesse de détruire la Beauté :

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Nous avons la chance, pour cette œuvre, de disposer d’une explication du peintre lui-même, dans une lettre adressée au commanditaire de l’oeuvre : « Ces personnages ne sortent d’aucune fable, d’aucune histoire, mais sont de ma seule invention. Le Temps est assis et donne des ordres à la Vieillesse qui s’apprête à défigurer une jeune fille d’une singulière beauté. » Le Temps, au premier plan, se reconnaît à sa calvitie, à ses ailes et à son sablier. La vieillesse est représentée comme une vieille sorcière dont le visage ridée et le cou tendineux contrastent violemment avec la peau de pêche de la jeune fille. L’arrondi formé par les bras des trois personnages les unit en une sorte de danse terrifiante, soulignant le caractère irrévocable de ce qui est en train de se dérouler.

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Allégorie de la prudence, Titien

Analysons cette grande toile du Titien. La partie centrale représente trois hommes, qui semblent pouvoir être interprétés comme des allégories de la vieillesse, de la maturité et de la jeunesse. Au-dessus des trois têtes, on lit l’inscription suivante : « d’après l’expérience du passé, le présent agit avec prudence, à moins qu’il ne gâche l’action à venir ». Le titre prend alors tout sons sens. Pierre Bersuire, encyclopédiste du Moyen-Âge, disait : « La prudence veut que l’on se souvienne du passé, que l’on ordonne le présent et que l’on ait espoir dans l’avenir ». Cet assemblage de têtes, et l’inscription qui l’accompagne, représente donc la vertu cardinale de prudence, intimement liée avec l’idée de Temps. Fulgentius, autre encyclopédiste du Moyen-Âge, disait : « La Prudence est la combinaison de trois facultés : la Mémoire, l’Intelligence et la Prévision, dont les fonctions respectives sont la conservation du passé, la connaissance du présent et la prévision du futur. La Prudence veille sur les tris éléments qui constituent la vie humaine ». On remarque également une lumière plus marquée chez le jeune homme que chez le vieillard, qui lui est plongé dans l’obscurité. Cette allégorie de la Prudence nous ramène à la conception scolastique héritée d’Aristote du temps, séparé en passé, présent et futur. Quant aux trois animaux, elle trouve son explication dans un texte du philosophe romain Macrobe : « Le lion, brusque et violent, représente le présent ; le loup, qui traîne derrière lui ses victimes, est l’image du passé, qui nous dérobe nous souvenirs ; le chien, avec ses démonstrations d’affection, nous fait penser à l’avenir, qui nous berce de vains espoirs ».

Il est impossible de parler du temps en art sans évoquer les vanités, qui sont des œuvres dont la composition allégorique rappelle l’essentielle précarité de la vie de l’Homme et la vanité (venant de l’adjectif « vaine ») de la vie sur Terre. Ces tableaux rappellent encore une fois que la mort guette tous nos plaisirs, et illustre la fameuse citation de l’Ancien Testament : « vanité des vanités ,tout est vanité ». Pour rappeler la présence de la mort et la fuite du temps, on ponctue les tableaux de symboles comme la fleur fanée, le crâne ou le sablier. « L’Homme est une bulle », disait Thalès, pour illustrer son extraordinaire fragilité.

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Vanité, ou Allégorie de la vie humaine de Philippe de Champaigne

Ce tableau de Philippe de Champaigne est très riche en conceptions du temps. On peut y voir la vie, symbolisée par la fleur, puis la mort, symbolisée par le crâne, puis le recommencement éternel du temps, représenté par le sablier qui s’écoule. On peut également y analyser l’indifférence froide et mécanique du sablier, représentant peut-être un écoulement immuable et irréversible du temps, sans se soucier des morts humaines qu’il entraîne.

Enfin, évoquons le tableau d’un des plus grands peintres de la Renaissance, Pieter Breugel l’Ancien :

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Le Triomphe de la mort, Pieter Bruegel l’Ancien

Dans un chaos total, la mort détruit toute vie humaine sur son passage. C’est l’archétype de la vision apocalyptique de la condition humaine en art.

L’Homme a donc souvent lié le temps à la mort, et plus généralement, a considéré le temps comme un tyran, marque de notre emprisonnement, s’écoulant dans un sens unique et irréversible. Le temps a pourtant parfois été vu comme porteur de vertus. Ainsi, le temps peut éteindre des souffrances, faire oublier des souvenirs douloureux, permettre la guérison. Les effets néfastes du temps semblent toutefois prendre le pas sur ses avantages. C’est en tout cas ce que laisse paraître l’histoire de l’art. La question de la représentation du temps est vaste et passionnante, et de nombreux autres sujets y ayant trait pourraient être abordés ici. Mais, étant nous-mêmes limités par le temps, il faut savoir faire preuve de concision.

Le temps en philosophie

Comme nous l’avons souvent dit, l’étude du temps n’est pas l’apanage d’une discipline en particulier. Notion fondamentale, elle a été particulièrement traitée en philosophie. Voyons donc quelles sont les principales idées qui se dégagent d’une étude philosophique du temps.

Un panorama des définitions philosophiques du temps

Définir le temps est une tâche particulièrement difficile, peut-être même impossible. Pourquoi ? Tout simplement car le temps est une notion fondamentale, et définir le fondamental est toujours complexe, puisque définir, c’est rapporter une notion à une autre plus fondamentale dont elle dérive. Le temps étant lui-même une notion fondamentale, on ne peut le rapporter à autre-chose qu’à lui-même.

Ceci n’a pas empêché de nombreux philosophes de se pencher sur la question. Rappelons que le temps est un concept aussi fondamental qu’intuitif. Tout le monde sait, lorsque je prononce le mot « temps », ce que je désigne, mais pourtant, personne n’est capable d’en proposer une définition sérieuse. Dans ses célèbres Confessions, Saint-Augustin dit : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si je veux l’expliquer, je ne le sais plus ». Le philosophe Blaise Pascal pense quant à lui que le temps n’a pas à être l’objet d’une explication, puisque, comme tout terme premier, il est tellement ancré dans nos vies et nos sentiments en tant qu’êtres humains qu’il est impossible de le définir sans le rapporter à lui-même.

On trouve le plus souvent, dans les multiples définitions du temps qui ont été proposées au cours de l’Histoire, des concepts qui présupposent déjà l’idée de temps. Par exemple, lorsque Aristote dit, dans sa Physique, que «  le temps est la mesure calculable du mouvement en fonction de l’avant et de l’après », on voit bien que l’idée d’avant et d’après contient déjà en elle-même l’idée de temps.Il paraît donc impossible de définir le temps.

D’aucuns disent que le temps est un concept fabriqué de toutes pièces par l’Homme qui a pour but d’appréhender le changement dans le monde qui l’entoure. Si tout était permanent et que rien ne changeait, il n’y aurait pas d’idée de temps chez l’Homme. Il y a donc connivence profonde entre temps et changement, entre temps et mouvement. Les stoïciens disaient que le temps est un intervalle du mouvement à partir duquel se mesure la vitesse et la lenteur.

On s’est donc demandé si le temps existait-il ou s’il n’était qu’un pur produit de la conscience humaine. Aristote, déjà, dans sa même Physique, se demande si le temps est un pur produit de notre conscience ou s’il existe en dehors d’elle. Le fait, d’ailleurs, que l’on ait créé un substantif temps pour définir la notion de temps pose en lui-même la question de la substance du temps. Comme nous le verrons dans la partie consacrée au temps physique, certains scientifiques affirment aujourd’hui que le temps n’existe pas. Kant dit, dans sa Critique de la raison pure : « Le temps n’est qu’une condition subjective de notre humaine condition et il n’est rien en soi en dehors du sujet ». Ce ne serait qu’un paramètre nécessaire à invoquer pour rendre compte de la succession des événements, une variable qui intervient dans des équations, utile pour faire des calculs mais sans réalité physique. On peut rapprocher la conception newtonienne du temps à cette idée. Newton rejette en effet toutes les conceptions empiriques du temps et affirme que le temps n’est qu’un pur produit des mathématiques, qu’il est abstrait et absolu, et qu’il est inutile de s’interroger sur sa substance, puisqu’il n’existe pas réellement. Il s’écoule uniformément quel que soit l’endroit où l’on se trouve. Il est de plus homogène et indépendant des événements qui se déroulent en lui. Comme on le sait, Einstein va bouleverser cette conception du temps.

Le philosophe allemand Heidegger, qui a longuement traité la question du temps, pense quant à lui que le temps est une manière indolore de nommer le mort. On a en effet évoqué, dans notre partie concernant le temps en art et en littérature, la relation étroite entre temps et mort, à travers, par exemple, le titan Chronos, qui dévorait ses enfants au fur et à mesure qu’ils naissaient. Heidegger pense que la mort obsède tellement les hommes qu’ils ont inventé le mot temps pour éviter d’avoir à nommer la mort par elle-même.

« Si je ne savais pas d’avance que je vais mourir un jour, si je n’étais pas certain de ne pas avoir tout le temps, je ne me soucierais pas de ma vie. Ce n’est donc pas la mort qui nous vient du temps, mais le temps qui nous vient de la mort »

Martin Heidegger

Dans son livre le plus célèbre, Être et temps, il affirme que les questions de l’être et du temps sont fondamentalement liées, que la temporalité fait partie de l’existence, et qu’elle est inscrite en l’être. Heidegger affirme que l’existence de l’homme ne se fait pas dans le temps, c’est-à-dire que l’existence n’est pas contenue dans le temps, l’être étant un simple contenu et le temps un contenant, mais qu’elle en est inséparable.

Enfin, comment parler du temps en philosophie sans invoquer Bergson, qui en est un spécialiste incontestable. On peut résumer son travail en l’opposition fondamentale qu’il fait entre temps et durée. Pour Bergson, la durée est une sorte de temps psychologique, le temps concret et continu de la vie et de la pensée, qui s’oppose au temps de la science qui n’en est que la projection dans l’espace. Selon lui, l’Homme, lorsqu’il mesure le temps, ne fait que mettre en espace de la durée. Il observe des phénomènes périodiques de l’espace et s’en sert de base pour mesurer l’écoulement du temps, mais ce temps pratique n’est en aucun cas de même nature que ce qu’il appelle la « durée créatrice », qui, elle, est continue, inexprimable et indéfinissable. Il fait donc la distinction entre temps psychologique et temps physico-mathématique.

En effet, le temps que nous ressentons tout le jour paraît sensiblement différent du temps physique. Il paraît flexible, malléable, et peut être tantôt plus court, tantôt plus long. Il est long lorsque nous nous ennuyons, court lorsque nous nous amusons ou que nous sommes occupés. On a parfois parlé de temps biologique pour désigner le temps ressenti par les êtres humains. C’est ce temps-là, que nous expérimentons au quotidien, que Bergson appelle durée.

Le philosophe allemand contemporain de Bergson, Husserl, distingue lui aussi temps objectif et temps subjectif, qu’il appelle temps de la conscience. Pour lui, le présent de l’humain possède en lui-même un peu du passé (ce qu’il nomme rétention) et un peu de l’avenir (ce qu’il nomme protention). Etienne Klein propose à ce sujet l’image de l’harmonie musicale. Ce qui fait selon lui l’harmonie d’un morceau, c’est cette capacité de celui qui l’écoute à retenir la dernière note, à avoir conscience de la note présente et à devenir la note à venir, en saisissant le rythme de la musique. Pour Husserl, l’erreur serait de considérer le présent comme un simple point qui se déplace sur la ligne du temps, et non comme une durée qui s’inscrit aussi bien dans le passé que dans le futur.

Temps linéaire et temps cyclique

Le temps présente deux aspects qui semblent à priori s’opposer. Il a une composante linéaire, qui se marque par l’irréversibilité des phénomènes dans le temps. En effet, notre vie suit un déroulement linéaire : naissance, enfance, adolescence, jeunesse, âge adulte, vieillesse, mort. L’Histoire suit son cours de manière linéaire : l’Antiquité précède le Moyen-Âge qui lui-même précède la Renaissance… Un exemple trivial de l’irréversibilité est celui de la mort. Par principe, on ne peut revivre une fois mort. Linéarité et irréversibilité sont donc intimement liés. Le temps linéaire est celui qui a été adopté en physique et plus généralement en science. On représente traditionnellement dans les graphiques le temps comme une simple flèche située sur l’axe des abscisses, qui s’écoule dans un seul sens bien déterminé, du passé vers l’avenir. C’est également la conception occidentale du temps qui aujourd’hui prédomine dans nos sociétés.

D’autres cultures, comme en Inde, en Chine ou chez les Mayas, ont cependant considéré le temps comme étant cyclique, ce qui, à première vue, peut paraître contre-intuitif. Mais l’aspect cyclique du temps est présent dans notre quotidien. « Les jours se suivent et se ressemblent », comme on dit. Les quatre saisons se répètent inlassablement chaque année. La vie elle-même n’est-elle pas finalement un cycle, les enfants succédant sans cesse aux parents ? Les Mayas, pour symboliser ce cycle infini du déroulement du monde, ont inventé le mythe des quatre âges. Selon eux, l’Humanité passe perpétuellement d’un âge prospère (l’âge d’or) à des âges plus sombres (l’âge d’argent, de bronze et de fer). On retrouve ce mythe dans un grand nombre de cultures, comme chez le poète grec Hésiode, qui, dans son œuvre Les travaux et les jours, raconte le mythe de l’âge d’or.

La raison pour laquelle le temps cyclique n’a pas été abordé en science est qu’il confond passé et avenir, ce qui pose de profonds problèmes de logiques. En effet, dans un temps cyclique, il suffirait d’attendre un peu pour, qu’en croyant aller vers l’avenir, on se retrouve dans le passé, ce qui brise un des principes fondamentaux logiques et scientifiques, celui de causalité (la cause précède toujours l’effet).

Cet aspect cyclique du temps, longtemps négligé, pourrait peut-être réapparaître dans les théories physiques les plus récentes. Celles-ci étant, justement, trop contemporaines, nous ne nous hasarderons pas ici à les citer comme des faits, mais seulement à les évoquer comme des hypothèses qui, dans un futur proche, pourraient peut-être bouleverser nos conceptions actuelles du temps. Certaines branches de la théorie des cordes affirment ainsi que le Big Bang pourrait être le produit d’une collision entre deux branes d’univers – des sortes de feuilles d’univers, notre univers en étant une – et que, en ce sens, il serait réduit à une sorte de phénomène anecdotique qui se répète à chaque fois qu’il y a collision entre ces deux univers. Mais nous nous écartons ici du domaine de la philosophie. Les plus récentes recherches au sujet du temps seront exposées à la fin de notre troisième partie concernant l’étude du temps.

Finissons par une touche d’humour, et par cette définition qui, semble-t-il, est peut-être la plus complète des définitions du temps à ce jour :

« Le temps, c’est le meilleur moyen qu’a trouvé la nature pour que tout ne se passe pas d’un seul coup. »

John Archibald Wheeler

Le temps des poètes

Vous trouverez ici une sélection de quelques poèmes ayant trait au temps, que nous avons, pour la plupart, analysé dans la section « Le temps : ses définitions et ses représentations ».

Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

Victor Hugo, Soleils Couchants, in Feuilles d’Automne

L’Horloge

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or!

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c’est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard! »

Charles Baudelaire, in Les Fleurs du mal

Une Charogne

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s’élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Charles Baudelaire, in Les Fleurs du mal

Sonnet à Hélène

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serais sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Ronsard

Ode à Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Ronsard

Si tu t’imagines

Si tu t’imagines
si tu t’imagines
fillette fillette
si tu t’imagines

xa va xa va xa
va durer toujours
la saison des za
la saison des za
saison des amours
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

Si tu crois petite
si tu crois ah ah
que ton teint de rose
ta taille de guêpe
tes mignons biceps
tes ongles d’émail
ta cuisse de nymphe
et ton pied léger
si tu crois petite
xa va xa va xa va
va durer toujours
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

les beaux jours s’en vont
les beaux jours de fête
soleils et planètes
tournent tous en rond
mais toi ma petite
tu marches tout droit
vers sque tu vois pas
très sournois s’approchent
la ride véloce
la pesante graisse
le menton triplé
le muscle avachi
allons cueille cueille
les roses les roses
roses de la vie
et que leurs pétales
soient la mer étale
de tous les bonheurs
allons cueille cueille
si tu le fais pas
ce que tu te goures
fillette fillette
ce que tu te goures

Raymond Queneau, in L’instant fatal

____________________________________

          Cette partie nous a permis de voir quelques-unes des principales représentations que l’Homme s’est faite du temps, et comment il tente d’expliquer la notion du temps à travers des raisonnements philosophiques. Le temps est souvent associé à la mort, à l’incontrôlable et à l’éphémère. Voyons maintenant, après les représentations que l’Homme se fait du temps, comment il l’étudie scientifiquement et tente d’en percer les nombreux mystères.

2 réflexions sur “La représentation du temps

  1. Pingback: Le Temps étudié par les lycéens | Iconographie du temps

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